Il y a des pays dont on parle trop peu. L’Ukraine en fait partie. Coincée dans l’imaginaire collectif entre souvenirs soviétiques et gros titres de guerre, elle reste l’une des grandes méconnues du continent européen. Pourtant, ceux qui ont eu la chance de la découvrir avant 2022 en reviennent avec des étoiles dans les yeux : des montagnes sauvages à l’ouest, une capitale monumentale, des villes dont le charme rivalise avec Prague ou Vienne, et surtout un peuple d’une générosité désarmante.
Cet article n’est pas un guide de voyage au sens classique. Il est aujourd’hui fortement déconseillé de se rendre en Ukraine en raison du conflit en cours. Mais nous avons voulu dresser le portrait d’un pays magnifique, dans l’espoir que la paix revienne et que les voyageurs puissent un jour redécouvrir ses trésors. Considérez ces lignes comme une promesse de voyage à tenir.
Les Carpates ukrainiennes : le dernier secret des montagnes européennes
Quand on pense montagnes en Europe, on imagine les Alpes, les Dolomites, peut-être les Pyrénées. Rarement les Carpates. Et c’est justement ce qui fait leur magie. À l’ouest de l’Ukraine, cette chaîne de montagnes s’étend sur des centaines de kilomètres de forêts denses, de prairies d’altitude et de villages où la vie n’a presque pas changé depuis un siècle.
Ici, pas de remontées mécaniques dernier cri ni de chalets à 500 € la nuit. Les Carpates ukrainiennes, c’est la montagne dans ce qu’elle a de plus brut : des sentiers de randonnée à travers des forêts de hêtres classées à l’UNESCO, des bergers qui fabriquent encore leur fromage à la main, des sources thermales naturelles au milieu de nulle part. Le sommet le plus haut, le mont Hoverla (2 061 mètres), se gravit en une journée et offre un panorama saisissant sur les crêtes environnantes.
En hiver, la station de Bukovel attire les skieurs avec des tarifs défiant toute concurrence — un forfait journée coûtait avant-guerre autour de 20 €. Les villages hutsuls de la région, avec leurs églises en bois et leurs costumes brodés, donnent l’impression de pénétrer dans un conte. C’est une région faite pour ceux qui cherchent l’authentique, loin des foules et du tourisme de masse.
Kyiv : une capitale qui ne ressemble à aucune autre
Kyiv est une ville qui vous prend par surprise. On s’attend à une capitale austère, héritière de l’ère soviétique. On découvre une métropole vibrante, étalée sur les collines qui surplombent le Dniepr, avec des cathédrales dont les dômes dorés scintillent au moindre rayon de soleil.
La Laure des Grottes de Kyiv (Kyevo-Pecherska Lavra) est un ensemble monastique fondé au XIe siècle, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. On y descend dans des catacombes souterraines où reposent des moines momifiés depuis des siècles — une expérience aussi fascinante que troublante. La cathédrale Sainte-Sophie, avec ses mosaïques byzantines vieilles de mille ans, est l’un des trésors artistiques les plus importants d’Europe de l’Est.
Mais Kyiv, ce n’est pas que l’histoire ancienne. La ville a connu une transformation culturelle spectaculaire ces dernières années. Le quartier de Podil, au bord du fleuve, regorgeait de cafés branchés, de galeries d’art indépendantes et de restaurants créatifs. La rue Khreshchatyk, artère principale de la ville, s’anime le week-end lorsqu’elle est fermée à la circulation et transformée en promenade piétonne géante. Les Kyiviens savent vivre, et ça se sent.
Lviv : la ville dont vous allez tomber amoureux
Si Kyiv impressionne, Lviv ensorcelle. Située à l’extrême ouest du pays, à moins de 100 kilomètres de la frontière polonaise, cette ville de 700 000 habitants possède un centre historique classé au patrimoine mondial de l’UNESCO qui ferait pâlir de jalousie bien des capitales européennes.
Lviv est avant tout une ville de cafés. La culture du café y est élevée au rang d’art de vivre, héritée de l’époque austro-hongroise. On pousse la porte d’un établissement aux boiseries patinées, on s’installe dans un fauteuil en velours, on commande un café turc ou une spécialité locale, et le temps s’arrête. Parmi les adresses les plus originales, la Maison des Légendes est un bar à thème installé dans un immeuble médiéval dont chaque étage raconte une histoire différente. Le Masoch Café, dédié à Leopold von Sacher-Masoch (né à Lviv), est aussi décalé que son nom le suggère.
L’architecture de Lviv mélange Renaissance, baroque, Art nouveau et classicisme avec une harmonie étonnante. La place Rynok, cœur de la vieille ville, est bordée de façades colorées et de bâtiments historiques. L’Opéra de Lviv, inspiré de l’Opéra de Vienne, est considéré comme l’un des plus beaux théâtres d’Europe. Lviv rappelle Prague ou Cracovie, mais avec la fraîcheur d’une ville encore épargnée par le tourisme de masse — et des prix trois à quatre fois inférieurs.
Le Tunnel de l’Amour : un décor irréel en pleine campagne
À quelques kilomètres de la petite ville de Klevan, dans la région de Rivne, se cache l’un des endroits les plus photogéniques d’Europe. Le Tunnel de l’Amour est une portion de voie ferrée sur laquelle les arbres ont poussé de part et d’autre jusqu’à former une voûte végétale parfaite, longue d’environ trois kilomètres.
Au printemps et en été, quand le feuillage est à son apogée, la lumière filtre à travers les branches et crée une atmosphère féerique. Les couples viennent du monde entier y faire un vœu — la légende dit que si deux amoureux traversent le tunnel en formulant le même souhait, celui-ci se réalise. Même sans croire aux légendes, l’endroit est d’une beauté saisissante. Un train de marchandises passe encore régulièrement sur la voie, ce qui empêche la végétation de refermer complètement le passage — un équilibre fragile entre nature et machine qui ajoute au charme du lieu.
Odessa : quand l’Ukraine se rêve méditerranéenne
Odessa est une anomalie géographique. Posée au bord de la mer Noire, cette ville portuaire dégage une ambiance que l’on associerait davantage au sud de la France ou à l’Italie qu’à l’Europe de l’Est. Ses boulevards bordés de platanes, ses façades néoclassiques aux teintes pastel et ses terrasses de cafés lui donnent un air de Riviera improbable.
Le célèbre escalier du Potemkine — rendu immortel par le film d’Eisenstein — descend majestueusement vers le port. L’Opéra d’Odessa, construit dans le style néo-baroque viennois, est un joyau architectural. Mais Odessa, c’est aussi une ville de caractère : son humour est légendaire en Ukraine, ses marchés sont bruyants et colorés, et sa vie nocturne était réputée dans tout le pays.
En été, les plages d’Arcadia et de Langeron se remplissaient de familles et de fêtards. La gastronomie locale mélange influences ukrainiennes, turques, juives et grecques — un reflet de l’histoire cosmopolite de la ville. Un plat de poisson frais au bord de la mer, un verre de vin local, le soleil couchant sur le port : Odessa savait offrir des moments de bonheur simple.
Un peuple, une gastronomie, une âme
Parler de l’Ukraine sans parler de ses habitants serait passer à côté de l’essentiel. L’hospitalité ukrainienne n’est pas un cliché de guide touristique : c’est une réalité que chaque voyageur constate dès les premières heures. On vous invite à table, on vous sert plus que ce que vous pouvez manger, on refuse que vous payiez. Cette générosité spontanée est profondément ancrée dans la culture.
La gastronomie ukrainienne est à l’image du pays : généreuse et réconfortante. Le bortsch, cette soupe de betterave servie avec une cuillerée de crème fraîche, est bien plus qu’un plat national — c’est un symbole culturel inscrit au patrimoine immatériel de l’UNESCO. Les varenyky (sortes de raviolis farcis aux pommes de terre, au fromage ou aux cerises) sont un incontournable. Le salo (lard salé), les holubtsi (feuilles de chou farcies) et les syrnyky (beignets de fromage frais) complètent une table toujours abondante.
Les traditions sont vivaces : les broderies (vyshyvanka), portées avec fierté lors des fêtes, les chants polyphoniques, les danses cosaques. L’Ukraine est un pays qui vibre, qui crée, qui résiste — et ce bien avant que le monde entier ne tourne les yeux vers elle.
La guerre : une réalité qui interdit le voyage
Depuis février 2022, l’Ukraine est frappée par une invasion militaire d’une violence inédite en Europe depuis des décennies. Des villes entières ont été dévastées, des millions de personnes ont été déplacées, des infrastructures essentielles ont été détruites. Le pays se bat pour sa survie avec un courage qui force l’admiration du monde entier.
Il va sans dire qu’il est actuellement impossible et irresponsable de s’y rendre en tant que touriste. Les zones de combat changent, les frappes peuvent toucher n’importe quelle ville, et les conditions de sécurité sont incompatibles avec tout projet de voyage. Les autorités françaises et européennes déconseillent formellement tout déplacement sur le territoire ukrainien.
Demain, quand la paix sera là
Nous avons écrit cet article avec une conviction : l’Ukraine reviendra sur la carte des destinations de voyage. Pas demain, peut-être pas l’année prochaine, mais un jour. Et ce jour-là, le pays aura plus que jamais besoin de voyageurs curieux et respectueux pour l’aider à se reconstruire.
Voyager en Ukraine, quand cela sera de nouveau possible, ce sera poser un acte concret de soutien. Chaque nuit d’hôtel, chaque repas au restaurant, chaque billet d’entrée dans un musée contribuera à la renaissance économique d’un pays qui le mérite profondément.
En attendant, l’Ukraine mérite d’être connue autrement que par les images de guerre. Elle mérite qu’on parle de ses montagnes, de ses cathédrales, de ses cafés, de ses plages et de ses habitants. Ce pays a une âme — et les âmes, ça ne se détruit pas.
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